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| Jean de Calais |
| Le fils du roi du Danemark |
| Le vaisseau fantôme |
L'Histoire du Vaisseau fantôme.
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A Bassora vivait un marchand, ni riche ni pauvre, qui avait risqué mille pièces d'or dans une expédition maritime. Peu après, il mourut, peut-être à cause de l'inquiétude, et quelques semaines plus tard arriva la nouvelle que le bateau qui portait ses marchandises avait sombré. Le marchand laissait un fils de dix-huit ans, nommé Achmet. Le jeune homme transforma tout son héritage en argent liquide et s'embarqua, accompagnéseulement de son vieux serviteur Ibrahim, sur un navire à destination des Indes. Après une quiinzaine de jours de navigation, le capitaine, pensant reconnaître les signes avant-coureurs d'une tempête, donna l'ordre d'amener toutes les voiles. Le bateau allait lentement à la dérive, dans la nuit claire et froide, quand il fut soudain frôlé par un veaisseau que personne n'avait remarqué. Le capitaine devint blême et cria : - Nous sommes perdus ! Voici la mort qui passe ! Le capitaine fit lire des versets du Coran et prit lui-même le gouvernail. Mais, un instant plus tard, la tempête se ruait sur le navire. Au bout d'une heure, il fallut mettre les canots à la mer, et le bâtiment sombra. A l'aube, le canot où se trouvait Achmet chavira ; Les marins furent noyés, mais le jeune homme et son serviteur purent s'accrocher à l'épave. La tempête se calma, et bientôt les naufragés aperçurent un vaisseau vers lequel ils étaient poussés par les vagues :c'était le même qui les avait frôlés durant la nuit. Personne ne répondit à leurs appels, mais ils réussirent à se hisser à bord. En mettant le pied sur le pont, ils furent saisis d'horreur. Sur le sol rouge de sang gisaient vingt à trente cadavres habillés de costumes turcs. Au grand mât était adossé un homme richement vêtu, le sabre à la main ; son front était traversé par un grand clou qui le fixait au mât. Il n'y avait pas un être vivant. Rassemblant leur courage, Achmet et Ibrahim descendirent dans l'entrepont. Là aussi régnait un silence de mort. Dans la cabine du capitaine, tout était sens dessus dessous. Le reste du navire était rempli de marchandises précieuses : soieroies, perles, sucre, etc. Remontés sur le pont, ils décidèrent de se débarrasser des cadavres en les jetant par-dessus bord. Mais, à leur épouvante, ils s'aperçurent que les corps étaient comme rivés sur les planches. Il leur fut même impossible de séparer le capitaine du mât ou seulement d'arracher son sabre de sa main raidie. La nuit venue, les deux hommes sombrèrent dans un sommeil agité. Dans leur torpeur, il leur sembla entendre les voix d'un joyeux équipage, le bruit des cordages et des voiles qu'on roulait et déroulait. Le matin, rien n'avait bougé ; les morts étaient couchés, immobiles. Mais Ibrahim raconta qu'il s'était réveillé un instant et avait vu le capitaine en train de chanter et de boire dans sa cabine avec un autre homme. Ils décidèrent de se tenir éveillés la nuit suivante, en récitant des versets du Coran pour écarter le sommeil artificiel qui les avait accablés. Le soir venu, ils se cachèrent dans une petite pièce à côté de la cabine du capitaine, qu'ils pouvaient surveiller à l'aide de quelques trous percés dans la paroi. Vers onze heures, ils se sentirent submergés par le sommeil, mais en récitant quelques versets du Coran ils purent résister à l'assoupissement. Tout à coup, le pont sembla s'animer ; les cordages craquaient, des pas et des voix se firent entendre. Puis l'escalier grinça sous le pas d'un homme qui descendait. La porte de la cabine s'ouvrit brusquement, et le capitaine entra, le clou toujours planté dans son front, suivi d'un autre homme, moins richement vêtu. Les deux hommes prirent place à une table et se mirent à parler àvoix haute, presque en cirant, dans une langue inconnue. La discussion s'enflamma, le capitaine frappa violemment la table de son poing, l'autre sauta sur ses pieds avec un rire méchant et fit signe au capitaine de le suivre. Celui-ci se leva, dégaina son sabre, et tous deux quittèrent la cabine. Sur le pont on entendait courir, rire et hurler. Un vacarme infernal se déchaina ; des armes s'entrechoquaient, des hurlements retentissaient. Puis soudain, le silence retomba, profond. Quand, bien des heures plus tard, les deux hommes osèrent remonter sur le pont, tous les morts avaient repris leur position, raides comme des planches. Plusieurs jours se passèrent. Le vaisseau progressait vers l'orient. Mais si, au cours de la journée, il parcourait une bonne distance, il semblait que durant la nuit, il faisait marche arrière : chaque matin, il se retrouvait au même point. Il fallait croire que, la nuit, les morts dirigeaient le navire pleines voiles arrière. Pour empêcher cette manoeuvre, Achmet et Ibrahim, avant la tombée du jour, replièrent toutes les voiles et fixèrent sur elles des versets du Coran. La nuit suivante, le vacarme se déchaîna avec encore plus de fureur, mais, le lendemain matin, il se trouvèrent les voiles roulées comme ils les avaient laissées la veille. En hissant quelques voiles pendant la journée, ils parcroururent en cinq jours une route appréciable et, le sixième jour, ils aperçurent la terre. Le septième jour, ayant longé la côté, ils purent jeter l'ancre à proximité d'une ville et mirent à la mer une petite embarcation. Une demi-heure plus tard, ils débarquèrent près des portes de la cité et entrèrent dans un caravansérail pour se réconforter. Achmet demanda à l'hôtelier le conduisit dans une rue écartée et frappa à une maison d'apparence modeste. A l'intérieur, Achmet fut reçu par un vieil homme à la barbe grise, qui se nommait Moulaï. Il lui raconta son aventure et lui demanda conseil. - L'équipage du vaisseau, répondit le sage Moulaï, est probablement condamné à parcourir la mer pour avoir commis un crime. L'enchantement disparaîtra si l'on transporte les morts à terre, mais pour cela il faudra déclouer les planches sur lesquelles ils reposent. Je t'aiderai avec mes esclaves. Quant au navire, avec toutes les marchandises qu'il contient, il t'appartient devant Dieu et devant la loi, puisque c'est toi qui l'as trouvé. Achmet lui promit de le récompenser royalement. Ils partirent, accompagnés de cinq esclaves armés de scies et de haches. Arrivés au navire, ils se mirent aussitôt à l'oeuvre et, une heure plus tard, quatre cadavres se trouvaient déjà dans l'embarcation. Quelques esclaves les emmenèrent à terre. A leur retour, ils racontèrent que les morts étaient tombés en poussière dès qu'ils avaient touché le sol. Avant le soir, tous les corps avaient été ramenés à terre, sauf celui du capitaine cloué au mât. Mais il fut impossible de retirer le clou ; aucune force ne pouvait le faire bouger même d'un cheveu. Alors Moulaï envoya un esclave sur le rivage pour remplir un pot de terre. Le sage prononça des mots mystérieux et versa la terre sur la tête du mort. Aussitôt, celui-ci ouvrit les yeux, respira profondément, et sa blessure se mit à saigner. Il fut alors facile de retirer le clou, et l'homme tomba dans les bras d'un esclave. - Je te remercie, dit-il à Achmet, tu m'as épargné de longues souffrances. Depuis cinquante ans, mon corps parcourt les flots, et mon âme a étécondamnée à le réintégrer chaque nuit. Maintenant que ma tête a touché la terre, je peux rejoindre mes ancêtes. Sache que j'étais un pirate puissant et respecté. Un jour je pris à bord un derviche qui voulait voyager gratuitement. En cours de route, ce saint homme me reprocha ma vie coupable. La nuit suivante, après avoir énormément bu dans ma cabine avec mon timonier, la colère s'empara de moi. Furieux de m'être laissé dire par un derviche ce que je n'aurais pas toléré de la bouche d'un sulant, je me précipitai sur le pont et lui enfonçai mon sabre dans la poitrine. En expirant, il me maudit, moi et mon équipage, faisant le voeu que nous ne puissions ni vivre ni mourir avant d'avoir posé notre tête sur la terre. Nousjetâmes son corps à la mer en nous moquant de ses menaces. Mais la nuit même, une partie de l'équipage se souleva, mes partisans succombèrent et je fus cloué au mât ; quant aux mutins, ils succombèrent à leurs blessures. Le vaisseau n'était plus qu'une tombe immense. Mais, chaque nuit, à l'heure où nous avions jeté le derviche à la mer, je m'éveillais, ainsi que tous mes compagnons, et nous étions contraints de refaire ce que nous avions fait cette nuit-là. Mantenant, enfin, je vais mourir. Le capitaine rendit l'âme et aussitôt tomba en poussière. Neuf mois plus tard, Achmet débarquait à Bassora, immensément riche, et, depuis ce jour, il vécut dans le calme et la paix. |

